Injustement critiquée pour la faiblesse de ses scénarios, la série des Rocky souffre en réalité de la répétition méthodique d'un schéma précis, largement inspiré du processus dialectique décrit par Hegel
Ce schéma, à l'oeuvre dans toute réalité, se décompose en 3 moments: un moment positif (ou affirmatif) un moment négatif qui vient se substituer à l'unité affirmative originelle, et enfin le dépassement de l'opposition affirmation / négation (la synthèse) désigné par le concept hégélien d'Aufhebung( http://fr.wikipedia.org/wiki/Hegel#La_dialectique )
Pour Hegel, le schéma est la nature même de tout développement, c'est à dire de toute histoire. Il s'apllique donc aussi naturellement à la saga des Rocky.
En effet, à chaque volet de la saga, Rocky rencontre un adversaire qui est son exact opposé. Toute la dramatique des film repose sur le contraste entre ces deux adversaires.Nous avons donc les oppositions suivantes:
Rocky I et II
Rocky Balboa ( Pauvre, blanc, anonyme, en plein doute, bourrin ) VS Appolo Creed ( Riche, noir, célèbre, en pleine confiance, technique )
Rocky III
Rocky Balboa ( Père de famille, blanc, riche, amolli, chouchou des médias ) VS Clubber Lang ( Solitaire, noir, pauvre, dur, hué )
Rocky IV
Rocky Balboa (Petit, brun, américain, concerné par les autres, fair play ) VS Ivan Drago ( Grand, blond, russe, indifférent aux autres, prêt à tout pour gagner )
Rocky VI
Rocky Balboa (Blanc, vieux, mélancolique, seul) VS Mason Dixon (Noir, jeune, ambitieux, entouré)
A chaque nouveau film, les caractéristiques de Rocky ne sont plus tout à fait les mêmes, car Rocky a progressé: Rocky a du se battre contre chacun de ses opposés en surmontant la dichotomie qui le séparait de la victoire au début. Chaque volet se termine donc sur la naissance d'un nouveau Rocky, qui doit à nouveau se dépasser dans l'épisode suivant. C'est seulement dans le dernier volet, Rocky Balboa, que Rocky ne surmonte pas ce qu'il était: la série s'achève donc logiquement sur une défaite. C'est plus qu'un effet de scénario. La portée métaphysique des films repose sur ce mouvement cyclique. Le film où ce mouvement apparait le plus clairement, c'est Rocky III, qui constitue ainsi l'apogée de la saga.

1) Le moment positif: Rocky est un champion
Après sa victoire contre Appolo, Rocky est devenu le champion du monde.Rocky est aussi désormais un bon père de famille, quelque peu embourgeoisé. Il lit des histoires à son fils le soir et participe à des oeuvres de charité.Ce que Mickey résume par la formule suivante: "The worst thing happened to you, that could happen to any fighter: you got civilised."
NB L'opposition entre l'homme civilisé ("Human" pour Adrian, "Civilised" pour Mickey) et l'animal ( "Eye of the tiger" ) ressurgit à plusieurs moments dans le film, et un moyen de marquer les apparitions de la négativité.
En parallèle, on découvre un boxeur exactement à l'opposé de Rocky, qui s'entraîne dans l'ombre: Clubber Lang. "I live alone. I train alone. I'll win the title alone. I want him" Clubber est présenté comme le double malfaisant de Rocky, comme le montre leur face à face sur l'affiche du film. Or rencontrer son double est un présage de mort (cf l'article sur Infernal Affairs)

2) Le moment négatif: la défaite
Hegel montre dans la Phénomènologie de l'esprit que le moment négatif se divise en deux : opposition extérieure et division intérieure
2a) L'opposition extérieure
Rocky reçoit une véritable correction de la part de Clubber, qui lui est supérieur en tout. Rocky est mis K.O., il est grièvement blessé. Il perd son titre, son manager et toute l'estime du public.
2b) La division intérieure
Après la défaite, Rocky ne s'accepte plus. De rage, il lance son casque à la figure de la statue érigée en son honneur: en s'attaquant à sa propre représentation, il figure ainsi le rejet de lui-même qu'il éprouve. "I don't believe in myself no more" hurle t'il à Adrian sur la palge
Ce rejet de lui-même conduit Rocky, par le biais de la proposition d'Appolo Creed, a devenir un boxeur différent. Cela ne se passe pas sans mal, car outre la résistance au changement (illustrée à plusieurs reprises par les réflexions de Paulie: ""Nobody can change that much. He's a bruiser. He ain't no boxer") Rocky reste partagé entre son envie de changer de style et ses souvenirs du passé (méthodes d'entrainement de Mickey, flashbacks)
Adrian le force à faire un choix: Rocky cesse alors d'être divisé entre son passé et son avenir, et décide pleinement d'accepter le changement, et donc l'affrontement à venir. Rocky se transforme et devient l'opposé de ce qu'il était: rapide, souple, technique.
3) L'Aufhebung / dépassement : la revanche de Rocky
Clubber Lang, le public et les commentateurs croient que Rocky est revenu comme avant, avec le même style. En réalité, Rocky est devenu le contraire de ce qu'il était: il est devenu Appolo Creed, dont il porte d'ailleurs les couleurs (short et chaussures) Le commentateur s'exclame alors: "That's not the Rocky we expected" et s'étonne de la ressemblance frappante entre son style et celui de Creed
Seulement Rocky, pour gagner, ne peut pas s'arrêter là: boxer seulement comme Creed, comme il le fait au premier round, ne peut pas suffire à terrasser Clubber Lang. Rocky doit en défénitive dépasser l'opposition entre son premier style (bourrin et endurant) et son nouveau style (basé sur l'esquive et la technique) en un troisème style: c'est au 3ème round qu'éclate le plus nettement le fond hégélien de Rocky III
A ce moment là, malgré les inquiètudes d'Appolo dans son coin, Rocky affiche une confiance étonnante dans sa nouvelle manière de boxer :" It's a strategy, I know what I'm doing" dit il à Appolo. Rocky livre alors un round étrange, où il mélange et dépasse la boxe technique virevoltante du 1er round et la résistance physique du 2ème round. Rocky provoque son adversaire, le fatigue, encaisse et esquive tour à tour, mélange contres rapides et coups lourds, jusqu'à mettre Clubber Lang hors de combat. Le nouveau style a réussi là les autres avaient échoué.
4) Le nouveau Rocky
A ce moment-là, Rocky n'est plus ni le Rocky qu'il était au début, ni le clone d'Appolo qu'il était devenu: c'est un nouveau Rocky, combiné des 2 précédents, qui lève les bras en signes de victoire.
Mais le processus dialectique ne connait pas de fin, et le nouveau Rocky devra encore connaitre un nouvelle fois l'épreuve du négatif dans un Rocky IV pour passer encore à un stade supérieur.







